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Togo: L’urgence de relever le budget de la recherche

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« Si elle ne nous permettait pas d’avancer en grade, la recherche serait déjà morte au Togo« .Ces mots de Kossi Metowogo résument le dépit et la frustration de la majeure partie des acteurs de la recherche scientifique au Togo.

Depuis douze années, ce chercheur du département de physiologie et pharmacologie de l’université de Lomé est à la quête d’un financement pour mener à terme ses travaux sur les effets des feuilles d’aloes Buettneri sur l’ulcère gastrique. Cette pathologie touche près de 8% de la population togolaise, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

« Les premiers résultats de l’étude ont permis d’identifier les composants de la feuille d’aloès capables d’induire l’effet antiulcéreux. Mais j’ai dû mettre une pause à mes travaux depuis quelques années, faute de financements », confie à SciDev.Net le chercheur, l’air quelque peu résigné.

“Si l’enseignant-chercheur n’a pas de quoi financer ses recherches, il n’aura plus beaucoup de matières à verser à ses enseignements. A cette allure, nos universités risquent de devenir de gros lycées”

Awokou Kokou, chercheur en science de l’éducation

L’expérience de Kossi Metowogo est partagée par la majorité des chercheurs togolais qui souffrent du déficit du financement de la recherche par les pouvoirs publics.

Sur un budget de 37,04 milliards FCFA consacré au ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique cette année 2018, seulement 1,85 milliard FCFA (soit 5%) sont alloués à la recherche.

Une allocation bien inférieure à celle de certains pays de la sous-région comme la Côte d’Ivoire (29,8 73 milliards F CFA) ou encore le Ghana (24,808 milliards de F CFA)[1].

En l’absence de financement approprié, les chercheurs en service dans les universités publiques du Togo perçoivent une « prime de recherche » d’un montant mensuel compris entre 80 000 et 100 000 FCFA en fonction de leurs grades.

Pour ne rien arranger, ces financements provenant de l’Etat ont connu une baisse entre 2010 et 2018 passant de 0,25% à 0,14% du budget général de l’Etat ; malgré une augmentation de l’effectif des chercheurs dans le pays.

Outre le déficit de financement, les 923 chercheurs recensés au Togo sont confrontés dans leurs travaux à la vétusté ou à l’inexistence d’équipements de recherches.

Au laboratoire de l’énergie solaire de l’université de Lomé par exemple, on ne compte plus le nombre de projets de recherche arrêtés du fait de la désuétude des équipements qui datent pour certains des années 1980.

« Ce sont plutôt des matériels de travaux pratiques que nous avons, pas des matériels de recherche. Les collègues de ma génération et moi, il nous arrive souvent d’investir nos propres ressources pour acheter du matériel pour faire avancer une recherche. Ce qui n’est pas le cas de nos plus jeunes collègues », fait remarquer Kossi Napo, le directeur dudit laboratoire.

Mauvaise performance

Et quand ils ne les achètent pas eux-mêmes, c’est vers les laboratoires des universités européennes ou celles de la sous-région que d’autres chercheurs comme Amen Yawo Nénonéné se tournent.

Au final, souligne ce chercheur de l’Ecole supérieure d’agronomie (ESA), les chercheurs passent des années sur une même étude avec un résultat à faible impact. Les performances scientifiques du pays ces vingt dernières années l’illustrent d’ailleurs…

Selon les données de The SCImago Journal & Country Rank, un portail qui publie chaque année les indicateurs de la recherche scientifique des pays du monde entier, les chercheurs togolais ont enregistré entre 1996 et 2017 une moyenne annuelle de 86,61 publications scientifiques contre 230,85 pour leurs homologues du Bénin et 426,85 pour ceux du Sénégal.

“Les chercheurs sont davantage occupés à vouloir monter en grade plutôt qu’à orienter leurs activités vers la résolution des problèmes de développement auxquels fait face l’Etat”

Kouami Kokou, directeur national de la recherche scientifique

En termes de qualité, la même source indique que les publications des chercheurs togolais ont été citées 13 373 fois sur la même période contre 58 051 citations pour le Bénin et 106 112 pour Le Sénégal.

Ces performances placent le Togo au dernier rang du classement des pays de l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine) avec un score de 47 à l’indice h[2] de ce classement.

Dans le domaine de l’Innovation, le constat est le même. Avec seulement huit (8) brevets d’invention enregistrés depuis 2006, le pays est classé au 125e rang mondial (sur 127), d’après le Global Innovation Index 2017 avec un score de 18.41 sur 100.

Institutions internationales

Pour pallier ce manque de financement, les chercheurs togolais sont amenés, pour certains, à contracter des prêts bancaires pour mener leurs travaux ou, pour la majorité, à faire recours aux institutions et organismes internationaux.

Entre 2014 et 2018 par exemple, la Banque mondiale a investi environ 4, 4 milliards de F CFA (8 millions de dollars US) dans la recherche liée à la filière avicole et à la sécurité alimentaireà travers le développement d’un Centre d’excellence régional sur les sciences aviaires (CERSA) à Lomé.

Plusieurs autres institutions comme l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), le Centre de recherche pour le développement international (CRDI) ou encore la Fondation Bill Gates mettent des fonds à la disposition des chercheurs togolais.

Mais, ces fonds sont généralement des financements orientés qui ne laissent pas beaucoup de liberté d’actions aux chercheurs, selon Amen Yawo Nénonéné.

Pour Awokou Kokou, secrétaire général du Syndicat des enseignants du supérieur du Togo (SEST), ce qui se joue actuellement, c’est la viabilité de l’activité de la recherche et la qualité de l’enseignement dans les prochaines années au Togo.

« Si l’enseignant-chercheur n’a pas de quoi financer ses activités de recherches cela veut dire qu’il n’aura plus beaucoup de matières à verser à ses enseignements. A cette allure, nos universités risquent de devenir de gros lycées », prévient ce spécialiste des sciences de l’éducation.

Rappelant que c’est la recherche scientifique qui a permis de relancer la filière café-cacao et de réorienter la médecine traditionnelle au Togo au début des années 2000, le chercheur explique que c’est la déstructuration de la recherche qui est à l’origine des mauvaises performances de la communauté scientifique togolaise.

A l’époque, explique-t-il, il y avait chaque année une étude qui restituait une carte des recherches effectuées par les chercheurs sur l’ensemble des thématiques de développement.

« C’est cette réorganisation de la recherche que nous appelons de tous nos voeux depuis l’année 2017. Elle permettra d’avoir une orientation fixe de la recherche », précise Awokou Kokou.

En dehors de la réorganisation de la recherche, poursuit-il, le SEST a mis en première ligne de ses revendications, l’amélioration du niveau salarial des enseignants en prenant en compte les exigences de recherche.

Politiques

Et pourtant, l’adoption d’une politique nationale de la science, de la technologie et de l’innovation en 2014, avait donné un espoir aux chercheurs pour une amélioration de leur situation.

Le document prévoyait en effet, l’allocation d’une ligne budgétaire destinée au financement de la recherche & développement au niveau de chaque ministère. Sauf que dans la réalité, lesdites dotations ne servent pas à la recherche scientifique.

« Nous avons de la peine à croire qu’à l’Assemblée nationale togolaise, il y a des universitaires qui étaient eux-mêmes des chercheurs. Normalement c’est à eux de relever ces irrégularités », confie avec amertume Kossi Napo du laboratoire de l’énergie solaire de l’université de Lomé.

Du côté de l’Assemblée nationale, on indique que la question a été soulevée à maintes reprises « sans réponse concrète » de la part du gouvernement.

Membre de la commission des finances et député de l’Alliance nationale pour la changement (ANC), Ouro Akpo Tchagnaou essaie de fournir une explication à cette situation.

« C’est un gouvernement tourné vers autre chose que la recherche du bien-être des populations. Il faut juste voir la baisse des ressources allouées ces dernières années à certains secteurs comme la recherche ou encore la santé pour s’en rendre compte », déplore ce député de l’opposition.

 

« Tout est aussi question du poids dans l’électorat », nuance pour sa part l’universitaire Aimé Gogué, député de l’Alliance des démocrates pour un développement intégral (ADDI), autre parti de l’opposition.

L’ancien candidat à l’élection présidentielle de 2015, soutient que le manque d’intérêt de l’Etat -et des politiques en général- pour la recherche au Togo est dû au faible poids des chercheurs dans l’électorat.

Malheureusement, regrette son collègue Ouro Akpo Tchagnaou, la séparation des pouvoirs ne permet pas aux parlementaires de faire autre chose que de constater ce « désastre ». « Tout est bloqué et personne ne peut rien faire pour nos chercheurs », conclut le député.

Ce défaitisme n’est pas partagé à la Commission de l’éducation et du développement socio-culturel de l’Assemblée nationale. Son président, le Dr Jimongou Sambiani croit fermement en un nouveau projet de loi en préparation sur l’orientation de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

« Une fois que le nouveau texte sera adopté, il règlera plusieurs problèmes liés notamment au financement et aux équipements de recherches », précise-t-il.

La faute aux chercheurs

Du côté des pouvoirs publics, on estime que les chercheurs eux-mêmes sont en partie responsables de cette situation.

« Les chercheurs sont davantage occupés à vouloir monter en grade plutôt qu’à orienter leurs activités vers la résolution des problèmes de développement auxquels fait face l’Etat », dénonce Kouami Kokou, directeur national de la recherche scientifique.

Pour lui, il y a une « rupture de dialogue » entre l’Etat et les chercheurs en ce qui concerne les objectifs de l’une et l’autre parties.

« Il faut y remédier en créant des programmes quinquennaux dans lesquels sont précisés les objectifs et les fonds compétitifs mis à disposition », suggère cette source.

« L’Etat peut, par exemple, exiger que les recherches soient orientées vers des secteurs prioritaires sur une période donnée et mettre à disposition un budget conséquent » poursuit Kouami Kokou.

“Les universités publiques et centres de recherches doivent également miser sur les partenariats avec le secteur privé pour financer la recherche”

Gado Tchangbédji, faculté des sciences, université de Lomé

Cette vision est entièrement partagée par le chercheur Amen Yawo Nénonéné de de l’Ecole supérieure d’agronomie (ESA), qui souhaite que l’Etat considère la recherche non plus comme une priorité sectorielle méritant une attention particulière, mais comme partie intégrante de toutes ses actions de développement.

« Le financement des pouvoirs publics, oui ! Mais ce ne sera jamais suffisant », tempère de son côté Gado Tchangbédji, doyen de la faculté des sciences de l’université de Lomé.

Selon lui, il revient aux chercheurs de faire le lobbying nécessaire auprès des industriels pour financer les travaux de recherches dont les résultats pourraient leur être utiles.

« Les universités publiques et centres de recherches doivent également miser sur les partenariats avec le secteur privé pour financer la recherche », ajoute-t-il.

Sur ce dernier point, l’exemple le plus souvent cité est le partenariat développé entre la Nouvelle société cotonnière du Togo (NSCT) et l’Institut togolais de recherche en agronomie (ITRA).

Depuis une dizaine d’années, le financement de la NSCT constitue la quasi-totalité des fonds nationaux de recherche et développement de l’ITRA.

En ce qui concerne les chercheurs affiliés aux universités publiques, le cadre juridique de cette ouverture vers le secteur privé devrait être défini dans la nouvelle loi d’orientation de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

Ce texte prévoit la mise en place d’un statut particulier pour le chercheur et d’une cartographie de la recherche afin de structurer le secteur de la recherche. Son adoption est très attendue…

Par: Fo-Koffi Djamessi

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