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Niakhar, plus de 50 ans au service de la recherche

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A l’occasion du lancement de l’ouvrage Niakhar – Mémoires et perspectives, une œuvre collective coordonnée trois chercheurs de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), une table ronde a réuni à Dakar chercheurs et experts de la santé, de la démographie et de l’environnement, entre autres, pour évoquer le rôle capital de cette icône de la recherche et réfléchir sur son avenir.

Le centre de recherche de Niakhar, situé à environ 150 km de Dakar, a été créé et est géré par l’Institut de Recherche pour le Développement ; il constitue, selon l’organisation, « le plus ancien système de surveillance sanitaire et démographique encore en activité en Afrique. »

L’observatoire accueille depuis 56 ans, entre autres, des démographes, des climatologues et des paludologues.

“Les populations ont vu que des recherches ont été menées, elles ont vu les résultats et comment ceux-ci ont amélioré leurs conditions de vie.”

Alice Desclaux, anthropologue

Niakhar – Mémoires et perspectivesLes participants à la table ronde de l’IRD à Dakar ont tour à tour souligné le rôle de l’observatoire de Niakhar dans la surveillance épidémiologique, son rôle particulier dans la lutte contre le paludisme, ainsi que le caractère avant-gardiste de ses méthodes de recherche, centrées sur la population.

C’est ce que Samba Cor Sarr, chef de la division Recherche au ministère sénégalais de la santé et de l’action sociale, a qualifié d’approche des « trois C » : la communauté, la communication et la conformité.

L’IRD n’a pas manqué, lors des débats, de rappeler que c’est à l’observatoire de Niakhar qu’a été mise au point l’emblématique chimio prévention du paludisme saisonnier (CPS), qui consiste en une administration intermittente de protocoles thérapeutiques complets d’antipaludiques aux enfants, pendant la saison du paludisme dans des zones où la transmission a un caractère fortement saisonnier.

A l’origine, Niakhar avait en fait pour but de mettre en place un système pour la traçabilité de l’état civil, notamment les naissances et les décès. Ensuite, à travers les résultats de leurs enquêtes de terrain, les chercheurs se sont rendu compte que le paludisme était en fait un problème extrêmement préoccupant pour la population locale.

« Il y avait plus de 80% de cas de paludisme pendant la saison des pluies », explique Cheikh Sokhna, chercheur paludologue à l’IRD.

Le chercheur sénégalais se souvient que de retour du terrain, les enquêteurs faisaient remonter les messages inquiétants des mères : « Vous nous enquêtez trop sur la coqueluche et la rougeole ; nos enfants ne meurent plus de coqueluche et de rougeole. Ils meurent de paludisme. Faites quelque chose sur le paludisme. »

Parallèlement, dans l’un des dispensaires tenus par les religieuses, une sage-femme lui a confié un jour : « Cheikh, j’ai un problème. Je traite les enfants tous les jours avec les protocoles recommandés. Mais ils reviennent généralement deux jours plus tard et ne sont pas toujours guéris. »

C’est finalement en 1994 que Cheikh Sokhna et ses collègues ont commencé à étudier sérieusement les problèmes de résistance à la chloroquine, un antipaludique de la famille des amino-4-quinoléines, encore utilisé à l’époque pour le traitement de la maladie.

« C’est là qu’on s’est rendu compte qu’une souche du parasite sur deux était résistante à la chloroquine », précise le chercheur.

Au même moment, les démographes du centre de l’observatoire de Niakhar confirmaient un quadruplement de la mortalité infantile…

Les chercheurs ont alors dû déployer des efforts importants qui ont abouti, en 1998, à la publication de la seule étude africaine de l’IRD qui prouve l’impact de la résistance à la chloroquine sur la mortalité palustre.

Cette collaboration illustre parfaitement l’intérêt de disposer d’outils et de personnels de recherche pluridisciplinaires, estime Cheikh Sokhna.

Le représentant délégué de l’IRD au Sénégal, Laurent Vidal, corrobore cette assertion, assurant que « Niakhar offre tous les atouts pour effectuer de la recherche. »

De plus, selon lui, le site présente une unité géographique et culturelle propice à des travaux de recherche en profondeur.

La région est habitée par les Sérères, un groupe ethnique ouest-africain présent dans le centre-ouest du Sénégal, du sud de la région de Dakar jusqu’à la frontière gambienne, mais également en Mauritanie.

Ces composantes démographiques et géographiques donnent à la localité de Niakhar un écosystème relativement unique, souligne Laurent Vidal.

Le chercheur français estime en outre que cinquante ans de recherches menées à partir du site de Niakhar sur les populations locales ont eu comme impact un volume de connaissances importantes.

Utilité

« On a pu comprendre un certain nombre de phénomènes, notamment sur le plan démographique (la composition des familles, leur dynamique, les migrations, les problèmes de fécondité, etc.), mais aussi sur le plan de la santé, notamment la question des fièvres palustres. »

« L’ensemble de ces recherches ont été utiles pour les autorités, dans la mesure où elles leur ont permis de prendre des décisions idoines et pertinentes, basées sur des preuves et d’améliorer les conditions de vie et notamment la situation sanitaire des populations », poursuit-il.

Selon Laurent Vidal, deux leviers clés ont permis à l’observatoire de Niakhar de résister à l’usure du temps : la volonté des responsables successifs de l’IRD et l’appui politique du gouvernement sénégalais, qui a compris l’utilité de cet instrument de travail scientifique.

A l’origine, les équipes d’enquêteurs de l’IRD qui sillonnaient la communauté rurale de Niakhar travaillaient avec du papier, note-t-il.

Aujourd’hui, ils font le même travail avec des tablettes, explique le représentant délégué, pour illustrer l’adaptation de l’observatoire à l’évolution du temps.

Toutefois, plusieurs décennies après son lancement, le site doit faire face à de nombreux défis.

Selon certains chercheurs, les travaux de recherche effectués à Niakhar, comme c’est souvent du reste généralement le cas, ne sont pas toujours bien compris des populations locales.

Pour Alice Desclaux, si les populations ont une certaine familiarité avec la recherche, elles ne savent cependant pas toujours de quoi cela retourne.

Autre inquiétude manifestée par des participants à la table ronde de lancement : le volume important d’enquêtes de terrain.

Alice Desclaux estime qu’on ne peut pas prétendre que les habitants de Niakhar sont « sur-enquêtés ».

« Même si dans un livre, on voit qu’il y a énormément de projets, étalés sur 50 ans entre 40 et 45.000 habitants, qui n’ont pas tous participé aux mêmes projets, cela ne fait pas beaucoup », soutient-elle, dans une interview à SciDev.Net.

L’anthropologue insiste par ailleurs sur le besoin impérieux d’adopter une démarche pédagogique, dans le contexte d’un centre de recherche du style Niakhar, visant à expliquer aux populations le mode de fonctionnement des recherches auxquelles elles participent, dont elles font l’objet et dont elles bénéficient.

Confusion

Selon le chercheur, une autre difficulté concerne la confusion possible entre soins et recherche et les mauvaises représentations de la mission de l’IRD.

« Comme l’IRD a fait beaucoup de recherche dans le domaine de la santé, il y a une tendance à considérer qu’il est un acteur humanitaire, puisque l’organisation contribue aux soins et à renforcer les dispensaires locaux et, partant, à répondre aux besoins des populations en matière de santé » , explique encore Alice Desclaux.

Le travail des chercheurs a consisté, lors de la restitution des résultats, à faire comprendre le rôle de l’IRD en tant qu’organisme de recherche et son rôle en tant que partenaire d’appui aux soins.

Alice Desclaux souligne également les difficultés circonstancielles liées aux croyances locales ou aux résistances manifestées occasionnellement par certaines composantes de la population.

Mais pour elle, ces difficultés sont généralement atténuées par le fait que les chercheurs ont déjà fait leurs preuves sur le terrain.

« L’un des aspects, qui constitue une force pour un observatoire, c’est que la recherche a déjà fait ses preuves », estime-t-elle.

« Les populations ont vu que des recherches ont été menées, elles ont vu les résultats et comment ceux-ci ont amélioré leurs conditions de vie. »

Tradition et modernité

En ce qui concerne les croyances traditionnelles en milieu rural, un phénomène présent dans maints contextes sociétaux africains, Alice Desclaux estime que « les choses changent », en partie grâce à des taux de scolarisation en nette augmentation, y compris à Niakhar.

“On a une évolution liée au niveau de scolarisation et à la diversification des sources d’informations, ce qui fait que les personnes ont des représentations qui sont des assemblages entre éléments de puzzles, entre éléments de la tradition et éléments de la modernité.”

Alice Desclaux

Citant une étude récente menée sur les indices de confiance dans les systèmes de santé, suite à la crise d’Ébola qui a secoué l’Afrique de l’Ouest en 2014, elle rappelle qu’au Sénégal, les populations manifestent une grande confiance dans les systèmes de santé et cela se traduit également dans les faits, à Niakhar.

Cependant, relève-t-elle, « on a souvent des superpositions ».

« La plupart des gens comprennent bien les mécanismes qui déclenchent les maladies et si une personne ne guérit pas ou si elle tombe malade plusieurs fois à répétition, c’est peut-être là que certains se disent qu’il y a une intention malveillante. »

« Mais encore une fois, insiste-t-elle, on a une évolution liée au niveau de scolarisation et à la diversification des sources d’informations, ce qui fait que les personnes ont des représentations qui sont des assemblages entre éléments de puzzles, entre éléments de la tradition et éléments de la modernité. »

Valérie Delaunay, chercheur en démographie à l’IRD et co-auteure de l’ouvrage « Niakhar – Mémoires et perspectives« , estime pour sa part, que « l’observatoire de Niakhar présente un grand intérêt pour le pluridisciplinaire. »

Selon elle, la structure s’est aussi consolidée avec le temps, en raison de nombreux apports financiers à travers des projets porteurs et réguliers.

Toutefois, relève-t-elle, la rareté des financements publics constitue un danger, en dépit des efforts déployés par l’IRD.

« Aujourd’hui, on est dans des situations différentes parce que les financements publics diminuent et on en vient à un fonctionnement sur projets. On se retrouve donc dans une situation où il faut multiplier les projets, afin d’avoir une ardoise financière confortable pour poursuivre l’aventure et continuer de servir les populations. »

Mais dans l’immédiat, l’IRD annonce, dans le but de sauvegarder près de soixante ans d’acquis en matière de recherche, une initiative censée renforcer la pérennité du site.

« Afin de supporter les activités de l’observatoire de Niakhar, une structure partenariale – qui portera, pour des besoins administratifs, la dénomination de consortium – sera mise en place et sera composée de toutes les universités et des établissements de recherche du Sénégal », affirme Laurent Vidal, dans une interview à SciDev.Net.

La structure comprendra, entre autres, côté sénégalais, l’Isra, l’Institut Pasteur, l’Anacim, l’ANSD, et, côté français, l’IRD, le Cirad et l’INED.

« Le consortium englobera les recherches menées au niveau de Niakhar et des autres réseaux d’observatoires de l’IRD au Sénégal », fait savoir Laurent Vidal.

Par: Amzath Fassassi & Bilal Taïrou, SCIDEV

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