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Les marabouts sénégalais et le pouvoir colonial de 1854 à 1900 (Par Dr Gana FALL, UCAD)

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Résumé

Dans ces relations avec le pouvoir colonial, étranger et tenu par des hommes de confession différente, les Marabouts sénégalais adoptèrent plusieurs formules :

La collaboration avec les marabouts de la confrérie khadriya influents à Saint-Louis et sur la Vallée du fleuve Sénégal qui sont recrutés à tout faire comme interprètes, agents de renseignement et de propagande, diplomates, explorateurs et médiateurs, conseillers dans les États-majors des Gouverneurs et Gouverneurs généraux et par conséquent des acteurs actifs dans le triomphe de l’hégémonie coloniale de la France en Afrique occidentale. Les argumentations avancées sont axées sur la défense des intérêts des musulmans conformément à l’idéal de paix de la Fadellia véhiculé par leurs maitres de la Mauritanie, Cheick Saad Bouh et Cheikh Sidiya portant sur plusieurs thèmes dont :

  • Les inconvénients de la guerre pour les populations avec la division de la communauté musulmane et la violence ou le ‘’fitna’’, à savoir les pertes en vies humaines, en matériel et toutes les autres souffrances et désolations collatérales.
  • Sur les rapports de force largement au profit de la France
  • Sur les bienfaits de la colonisation : Pour les Cheikhs, un pays occupé par les Français n’en devient pas pour autant un territoire d’incrédulité (Dar Kéfir), dans la mesure où, les Français n’entravent aucunement la pratique de la religion musulmane. Entre autres avantages, sont souvent cités comme, l’instauration de la laïcité, la création de tribunaux musulmans, la nomination de cadis pour statuer sur les litiges opposant les musulmans, leur aide à réaliser un des piliers de l’Islam à savoir le pèlerinage à la Mecque, la stabilité, la paix, le développement avec la création de multiples infrastructures, et le bien-être des populations.

2) Le camp de la guerre sainte : incarnée surtout les Marabouts de la confrérie tidjane, El hadji Omar et ses disciples qui refusèrent de vivre sous l’autorité des Infidèles (Pouvoir colonial), ce qui explique que vaincus, ils appliquèrent la seconde formule canonique, l’hégire ou l’émigration expliquant les importants mouvements migratoires du Sénégal au Soudan. Finalement avec la deuxième génération de Marabouts, partisans de la politique d’accommodation avec le Pouvoir colonial, l’Islam connut une progression sans précédent et le culte de paix et du travail avec la culture de l’arachide bien partagé par la population sénégalaise.

1 C’est l’exemple de Maba Diakhou Ba qui, dans ses expéditions contre le Diolof, le Cayor, le Baol…amena au Rip, deux cent cinquante (250) des familles musulmanes appelées à assurer l’éducation et l’administration des populations de son royaume dont Momar Anta Saly et son fils Ahmadou Bamba installés à Prokhane , le Cadi Abdoulaye Niass, fondateur de la confrérie niassène de Kaolack (Kélétigui Ba, 1970, p. 93).et Mactar Penda Sy, frère d’Ousmane Sy, père d’El Hadji Malick Sy.

2 Ainsi, les musulmans avaient leurs propres mosquées et leurs propres tribunaux à Saint- Louis, à Dakar et à Rufisque. Ils pouvaient statuer sur les litiges intéressant l’état des personnes comme le mariage, le divorce, les successions, les testaments et les donations.

3Des émissaires sénégalais dont Bou El Mogdad jouissant de beaucoup d’audience auprès des populations du Fouta Toro notamment, étaient chargés de cette opération : « El hadji a accompli le pèlerinage à la Mecque pour obtenir une dignité, des femmes et de la fortune. Il a changé la tradition que le prophète avait établie en alléguant qu’il fait une guerre sainte (Rawane Mbaye 1992 : 191).

 

 

Depuis le XIe siècle jusqu’à la moitié du XIXe siècle marquant le début de la conquête coloniale, l’islam, d’abord de cour pendant des siècles, avait connu, au Sénégal, une propagation assez contenue surtout en milieu paysan. Ce mouvement de diffusion de l’Islam resta longtemps cantonné sur la partie soudano – sahélienne au point qu’on a pu parler, à un moment, d’une barrière écologique de la forêt réfractaire à toute islamisation (Il s’agit surtout des sociétés égalitaires comme les Diolas ou les Sérères du Nord-Ouest).

Pour les besoins des populations musulmanes, les régimes aristocratiques tiédo recrutèrent alors des marabouts qui firent office de secrétaires, de chanceliers et de cadis. La guerre sainte, menée par les marabouts, de la fin du XVIIe au XVIIIe siècle (Malick SY du Boundou en passant par Souleymane Bal et Abdoul Kader du Fouta Toro) contre les aristocraties militaires, avait comme objectif principal de se substituer à ces régimes pour faire respecter la loi coranique mais aussi d’interdire la traite atlantique des esclaves. Les Européens installés à Saint Louis n’étaient pas concernés par le Jihad et pouvaient, sous Abdel Kader bénéficier de la protection du pouvoir musulman, commercer et circuler librement sur le fleuve Sénégal, s’ils acceptaient l’interdiction de la vente des musulmans et le paiement des coutumes. Pourtant, les Français s’impliquèrent dans ces guerres fratricides puisque les négriers de Saint-Louis et de Gorée – selon le Baron Roger- apportèrent leur concours au Damel Amari Ngoné du Cayor contre Abdoul Kader, lequel fut défait à Bounkhaya en 1786 (Calvin 1974).

Les marabouts au service des rois étaient très courtisés par les théocrates en vue de les aider à organiser leur nouvel Etat1. À la moitié du XIXe siècle, la guerre sainte avec les marabouts tidianes comme El Hadji Omar Tall, Maba Diakhou Ba, Amadou Cheikhou … connut une évolution notoire puisqu’elle s’étendit aussi aux Européens en début d’expansion coloniale à partir de 1854. Elle interpelle également, pour la première fois, les musulmans vivant sous l’autorité des Français et leurs collaborateurs, notamment les marabouts de confrérie Khadriya surtout, employés dans l’administration coloniale comme interprètes, cadis, agents politiques etc.

En effet, en 1855, El Hadji Omar Tall, dans une lettre adressée aux habitants de Saint Louis, déclarait ce qui suit : «  fils de Ndar ; Dieu vous défend d’être sous leur dépendance avec eux (c’est à dire les gouverneurs et les Français qui règnent en maîtres à Saint – Louis), Celui qui se joint à eux, devient infidèle comme eux. Ainsi qu’il est dit « Ne vis pas parmi les Juifs et les Chrétiens, sinon, tu deviendras l’un d’eux » (Robinson 1988 : 3 ).

Le Sénégal et le Soudan, jusqu’en 1900, fin de la conquête coloniale en AOF, furent traversés par des guerres opposant, d’une part, les théocraties musulmanes aux aristocraties militaires et aux démocraties rurales et d’autre part ces mêmes théocraties musulmanes au pouvoir colonial, entraînant des mouvements importants de populations à l’intérieur et à l’extérieur de cet espace. Cette périodisation est marquée par deux ruptures majeures, l’une de collaboration et l’autre de conflits.

 

1 La collaboration durant la conquête coloniale.

Sous le Prophète Mohamed (PSL), deux formules canoniques sont utilisées concernant les relations entre musulmans et non musulmans entre la Mecque et Médine. Lorsqu’ils sont minoritaires et persécutés, les musulmans peuvent émigrer (Hégire). Le Prophète (PSL) a eu à utiliser cette formule le 24 septembre 622 de la Mecque à Médine. La seconde formule (le Jihad) ou la guerre sainte sera aussi appliquée par Mohamed (PSL) en 630 contre les Mecquois marquant ainsi le triomphe du premier Etat théocratique dans le monde. Au Sénégal, les musulmans étaient largement majoritaires, surtout à Saint-Louis en 1855 et les autorités coloniales ne s’évertuèrent pas à empêcher les fidèles de remplir normalement leurs obligations religieuses2. L’appel d’El Hadji Omar Tall de 1855, divisa le monde musulman du Sénégal car le cheikh était combattu par les lettrés Khadriya très influents à Saint Louis et au Fouta, notamment Cheikh Mamadou du Fouta Toro, Bou El Mogdad très lié à la famille de Cheikh Sidiya du Trazza et Hamat Ndiaye Ann (Barry 1988).

 

1 1 Les marabouts au service de l’Etat colonial

En effet, certains de ces lettrés mirent leurs compétences au service de la France en travaillant dans l’administration coloniale. À Saint- Louis, l’imam ou le tamsir a souvent cumulé cette fonction avec celle d’interprète du gouvernement et de juge ou cadi. On les retrouve aussi à l’état-major, dans le cabinet du gouverneur, à la direction des affaires politiques ou indigènes. Comme interprètes, ils assurèrent les fonctions de secrétaires pour la rédaction des lettres, des proclamations, des traités et autres écrits.

Le rôle de ces marabouts fut capital dans le service de renseignements avec des attributions portant dans plusieurs domaines. Il s’agit d’abord de définir les interlocuteurs auxquels, il convient de s’adresser pour obtenir les soumissions. L’idéal est sans doute d’obtenir la soumission d’un grand chef qui assure la domination de la région la plus vaste possible. L’essentiel est d’atteindre ceux que l’on appelle « les éléments les plus intéressants » de la société indigène .C’est de ces hommes influents et respectés qu’on peut attendre la formation d’un parti de paix  (l’expression figure dans maints rapports), de nature à affaiblir les résistances et le moment de la conquête venu, de garantir la valeur des redditions .Ces marabouts, compte tenu de leurs relations et influences, sont bien placés pour percevoir les luttes de clans dans les Etats autochtones et localiser les chefs sur lesquels il faut s’appuyer pour affaiblir l’ennemi.

Il existe également à la direction des affaires indigènes, une branche de renseignement ou d’espionnage, raison pour laquelle, ces marabouts interprètes sont aussi qualifiés d’agents politiques. Ils accompagnèrent les officiers militaires, savaient monter à cheval et éventuellement, faire le coup de feu. Faidherbe déclarait que : « les deux ou trois jeunes gens qui me suivaient le plus assidûment dans nos expéditions où ils se conduisirent avec la plus grande bravoure, intelligents et instruits comme orientalistes étaient des Noirs ». Il taxa même les notables européens «  d’être toujours jaloux de l’interprète Amat qui vivait dans l’intimité du chef de la colonie » (Pierre Gentil tome I : 64-66). D’ailleurs dans le Rip, après l’attaque de Maba Diakhou contre le fort de Kaolack en 1862, Faidherbe délégua Bou El Mogdad sous le prétexte de porter un message à l’Almami de rassembler le maximum d’informations sur l’armée de ce dernier et les moyens dont il dispose. (Thiam 1982 : 244 –247).

Conseillers écoutés des officiers, ces marabouts effectuèrent souvent des missions diplomatiques ou d’ambassadeurs à travers le Sénégal pour prêcher la bonne parole. En effet, il s’agit ici de la « branche » propagande » destinée à faire passer un discours, à peu près invariable, avec pour objectif d’inciter les peuples et leurs dirigeants à la soumission. Un exemple de ce texte peut être fourni par la proclamation faite par Bugeaud en 1837, lors de son deuxième séjour en Algérie : « Nous ne sommes pas venus pour vous tuer mais, au contraire, pour favoriser l’accroissement de votre nation et l’augmentation du bien être. Nous ne voulons attenter ni à votre religion, ni à votre liberté, ni à vos usages. Nous voulons seulement commercer librement avec vous et augmenter le bonheur de nos deux peuples (. Yves 1887 :562-564).

Il s’agit donc de tranquilliser les musulmans sur les intentions de la France comme aussi il sera question de diffuser des tracts en arabe auprès des populations pour discréditer les marabouts partisans de la guerre sainte3. Sous Faidherbe également, une série de reconnaissances est tentée à travers l’actuelle Mauritanie en vue de relier le Sénégal à l’Algérie ou même au Maroc. C’est dans ce cadre que le marabout Bou El Mogdad, envoyé en mission d’exploration, atteint Mogador par Akjoujt et Goulimine en 1861 (Gillier 1926 : 75). Ces explorations lancées en direction du Maroc et dont la plus réussie est celle de Bou El Mogdad, ont sans doute conforté Faidherbe dans sa décision d’abandonner l’axe nord et de privilégier celui du Sénégal – Soudan. (Barrow 1985 :120). .En effet, Bou El Mogdad, secrétaire et conseiller de Faidherbe souligne dans son rapport, l’insécurité qui règne en Mauritanie de 1858 à 1862 avec les guerres et rivalités fratricides entre les tribus maures et la mauvaise volonté des chefs notamment de l’émir Oul AÏda de l’Adrar (Traoré 1992 : 191 –198). Comme autres arguments avancés, il y a la pauvreté de la Mauritanie et son manque d’intérêt commercial (Hormis la gomme arabique, le pays est sans ressources exportables). Avec Faidherbe de 1854 à 1861, l’objectif n’est plus la conquête de la Mauritanie mais la suppression de la domination maure sur le walo et toute la rive gauche du fleuve Sénégal.

Bou El Mogdad SECK, grand spécialiste des questions maures effectua plusieurs missions auprès des chefs pour qu’ils arrêtèrent le pillage des bateaux échoués sur le fleuve Sénégal et assurèrent la protection du commerce moyennant certaines redevances.

À la tête du tribunal musulman, on retrouvait aussi Hamat Ndiaye Ann dans la fonction de cadi avec comme suppléant Bou El Mogdad Seck et Pathé Diagne comme greffier. Hamat Ndiaye Ann, Tamsir de Saint Louis, mourut après avoir été fait chevalier de la légion d’honneur en mai 1879 suivi de Bou El Mogdad en 1880. Le décès de ce dernier fut considéré comme une véritable calamité pour l’administration de la colonie (Brunschwig 1983 : 375 – 780).

Si sur le plan judiciaire, la tradition est maintenue avec le cumul de la fonction de tamsir ou imam avec celle de Cadi, en revanche les officiers vont s’entourer d’interprètes moins orientalistes avec la deuxième génération des Samba Fall, Bouré, Rawane Boye, Hamet Fall, Abdoulaye Kane, Fara Birame Lo et autres à l’exception de Mohamadou, fils de Bou El Mogdad Seck. (Doudou). Comme son père, Mohamadou Seck, avait fait ses études coraniques au Trarza et était aussi auréolé du titre de Hadj après un pèlerinage à la Mecque effectué en compagnie du chef du Lao, Ibra Almamy en 1893. Mouhamadou Seck accompagna Chaudié, premier Gouverneur général de l’A.O.F en mission au Soudan. Voici son témoignage signé à Saint –Louis le 4 juin 1896 : “ J’ai pu me rendre compte de la valeur de Bou El Mogdad pendant le voyage au Soudan au cours duquel, il m’a accompagné. C’est un homme de terrain parfait. Dévoué, consciencieux, c’est dans l’avenir, le successeur désigné d’Hamed FALL comme interprète de choix du gouvernement du Sénégal.”[1] Il eut à mener plusieurs missions de renseignement et d’exploration dans l’Adrar mauritanien et dans les villages de la rive droite entre 1892 et 1896 (idem, ibidem). Après quinze ans de service au Sénégal, Mohamadou Bou El Mogdad apparaissait comme le digne successeur de son père en tant qu’expert des questions maures et chargé des missions principales auprès des marabouts de la Mauritanie. Ainsi par le décret du 1er octobre 1902, Mohamedou SECK est attaché à la mission de Monsieur Coppolani comme interprète secrétaire et conseiller. Ce marabout joua un rôle important dans la pénétration « pacifique » de la France en Mauritanie en favorisant le rapprochement entre Coppolani et l’aristocratie maraboutique au détriment de l’aristocratie guerrière, les Hassanes. En effet, l’appui constant qu’apportèrent Cheikh Sidiya et Cheikh Souad Bouh à la France, amena les Français à conclure que « C’est ainsi que, fait unique dans les annales musulmanes, ce sont les religieux qui nous ont préparé les voies, puis introduits en Mauritanie » (Traoré 1997 :201). Ces marabouts maures de la confrérie khadriya très influents, rédigèrent des «  fatwas » destinés à convaincre les musulmans que : «  l’occupation des pays maures par les Français est un bienfait de Dieu… que les Français étaient venus mettre fin à l’anarchie, aux guerres tribales, au pillage, à l’insécurité et que leur présence devait permettre l’expansion de l’Islam ». (Idem .ibidem). Les autres arguments externes avancés dans les «  fatwas » portèrent sur les rapports de force largement favorables à la France, le respect de la religion des musulmans avec l’instauration de la laïcité et les bienfaits de la colonisation qui procurèrent la stabilité, la paix, le développement et le bien-être des populations (Yahya Ould al Bara 1997 : 85-117 et Dédoud Ould Abdallah 1997 : 119-153).

Cette parfaite connaissance des réalités coloniales, à un moment où le pays maure n’est pas encore conquis, ces marabouts ne peuvent l’avoir que par le biais des visites effectuées au Sénégal et par des informations reçues de leurs talibés hadir de la Colonie et du Soudan4.La conquête coloniale entraîna, en Mauritanie, une véritable révolution sociale au profit des marabouts et au détriment des chefs de tribus, les Hassanes qui leur interdisaient le port du fusil et les contraignaient au paiement de nombreuses redevances. En effet, Cheikh Sidiya et Cheikh Saad Bouh participèrent à la pénétration pacifique de Coppolani mais aussi fournirent des combattants et des guides à l’armée d’occupation. (Frémeaux 1995 : 174 – 178). Après la mort de Copollani en 1905, Mohamadou Seck passa sous les ordres du Colonel Gouraud puis du Lieutenant Mouret chargés respectivement d’assurer la conquête de l’Adrar et la pacification de la Mauritanie. De ces chefs, il reçut tous les éloges ; tous reconnurent sa compétence et son rôle dans le triomphe de l’hégémonie coloniale en Mauritanie. Un rapport du lieutenant-gouverneur de Mauritanie, mentionne que : «  sa collaboration constante depuis dix ans, a été particulièrement précieuse. La confiance qu’il inspire aux maures et son prestige personnel dû à sa science et à la dignité de sa vie… ont une très grande part dans les résultats obtenus ». 5

Au Sénégal, également, des marabouts marchèrent avec les colonnes françaises et prirent part à plusieurs escarmouches. C’est le cas de Bou Kounta de N’Diassane « toujours prêt, à mettre son influence au service de l’administration pour laquelle, il est parfois un excellent agent de renseignements » (Marty 1917 : 93). Le précité a rendu de grands services dans le Cayor en 1886 pour avoir réussi, en compagnie de l’interprète Abdoulaye Kane et du notable de Tivaouane, Mangoné DIOP, à convaincre Demba War Sall de lâcher Lat Dior et de se rapprocher des Français (Thiam1986 :393p).

À cet Islam conciliant, s’opposa, à l’intérieur du Sénégal, un Islam militant avec des marabouts Tidianes comme El Hadji Omar TALL, Maba Diakhou BA, Amadou Cheikhou, Mamadou Lamine Dramé … qui refuèrsent la cohabitation et la soumission aux Français.

 

2            L’islam militant.

La guerre sainte étendue aux Français porteurs d’un projet colonial débuta avec le marabout tidjane El hadji Omar qui assiégea pendant quatre mois (de mars à juillet) avec 15000 soldats le fort de Médine sur le haut fleuve défendu par la garnison (7 Européens,22tirailleurs et 34 matelots) et les troupes du roi du Xasso Juxa Samballa (1000 guerriers). Trois facteurs que furent les fortifications, l’escarpement de la falaise et les canons qui encadrèrent les quatre angles de la forteresse permirent de assiégés de tenir jusqu’à l’arrivée des renforts venant de Saint-Louis sous la conduite du gouverneur Faidherbe. Le marabout toucouleur est contraint

de signer un traité en 1860 et de porter son effort à l’Est sur le pays du Haut fleuve, là où le colonisateur n’avait pas encore pénétré. (Coulon 1981 : 26 – 33). Son disciple Maba Diakhou Ba, almami du Rip reprit le flambeau du jihad et le gouverneur Pinet Laprade, malgré une mobilisation militaire, jamais réalisée au Sénégal (8000 hommes composés de réguliers et de volontaires venus du Djolof, du Cayor, du Baol et du Walo) échoua à Paoskoto (une forêt de près de 40 kilomètres) le 30 Novembre 1865 occasionnant le quart de l’effectif de débarquement tués ou blessés. En guise de représailles, l’armée coloniale pilla les greniers et brula une trentaine de villages. En avril 1867, le commandant du fort de Kaolack, en mission de reconnaissance avec ses hommes tomba dans une embuscade. Sur les 160 (cent soixante) soldats, seuls 40 (quarante) dont beaucoup de blessés parvinrent à regagner le poste. Maba s’inclina, non pas devant la supériorité des armes françaises mais, devant le ressort des sérère du Buur Coumba Ndofféne qui refusèrent l’islamisation à la bataille de Somb, le 28juillet 1867 (Klein 1968 :107-223). Après la mort de Maba, le pouvoir colonial s’attaqua à la destruction de l’Université de Pire considérée comme un foyer de subversion et d’endoctrinement anti –français, entrainant sa mise en sac, le pillage du bétail et des récoltes… Cependant les populations avaient réussi à sauver de la furie dévastatrice des colonisateurs, tous les ouvrages, manuscrits et autres moyens didactiques qui représentaient plus de 500 kgs à l’époque en les enterrant dans des endroits précis.

Le marabout Ahmadou Cheikhou dans le Djolof, au nom du Jihad infligea une défaite à la colonne française dans le kayor central en juillet 1869 avant de succomber à la bataille de Samba Sadio en 1875. Sur la rive Sud de la Gambie, les disciples de Maba Diakhou, Sunkari Camara, Fodé Sylla, Biram Ndiaye et Fodé Kaba, conscients certainement de la puissance de feu des troupes coloniales, semblèrent éviter la confrontation se contenant de guerroyer sans cesse contre les populations Diola, Baynouk et Balant avant de subir finalement la loi de l’Angleterre et de la France qui se coalisèrent pour les éliminer chacune dans son domaine respectif. Cela s’est confirmé par le contenu du message que le plus grand résistant de la région, Fodé Kaba, tué dans son tata le 22 mars 1901, avait adressé à Dodds (Commandant supérieur des troupes du Sénégal) : « Mon plus grand plaisir est d’être toujours en paix avec les Français. Si je prends les armes, ce sera contre les païens mais jamais contre les Blancs »[2]

Mamadou Lamine Dramé qui apparut en 1887 sur les arrières de l’armée coloniale en expédition au Soudan, fut abattu par l’artillerie de Gallieni soutenue par la coalition des auxiliaires des souverains du Fouta-Toro, du Boundou et du Fouladou. Après la mort de Mamadou Lamine Dramé à Toubakouta en 1887, on peut dire que s’envole tout espoir d’un retour triomphal de l’Islam militant et l’érection au Sénégal d’un vaste ensemble musulman ayant comme socle, la « Sharia.

Les échecs du jihad armé contraignirent les musulmans à envisager la deuxième solution canonique ; celle du repli appelée Hijra. Ainsi, Cheikhou Omar TALL, dans sa tournée au Fouta de juillet 1858 à janvier 1859, exhorta ses compatriotes à quitter en masse, le pays souillé par la présence française. Le fergo omarien attira vers l’Est, plus de quarante mille (40 000) foutankés dans son sillage (vers le soudan), soit 20 % de la population du Fouta Toro. (Barry 1988 :260). Au Soudan, convergèrent aussi de nombreux wolofs qui avaient fui Saint Louis et l’autorité des Français. (Hamès1997 :341). Ce fut le cas également au Djolof, du Bourba Alboury et sa suite, qui, en 1890 s’exilèrent en rejoignant Ahmadou de Ségou, fils d’El Hadji Omar.

L’empire d’Ahmadou (successeur d’El hadji Omar décédé en 1865) fut le premier à s’écrouler. En 1880, les Français avec le traité de Nango, promirent à Ahmadou de ne pas toucher à ses possessions et y croyant, refusa de s’allier avec Samori, alors qu’au même moment, des traités furent signés avec ses vassaux. Son pouvoir est fragilisé par des divisions ethniques (bambara et toucouleur) et familiales (avec ses frères). Avec Archinard, des offensives militaires sont entamées débouchant à l’occupation de Ségou (avril 1890), de Nioro (juin 1891) et de Bandiagara (avril 1893). Des opérations au Macina en 1893 (prise de Djenné, Mopti et Bandiagara) ouvrirent la marche sur Tombouctou qui fut occupé par Bonnier en février 1894. Ahmadou se réfugie à Sikasso, au nord du Nigéria où, il meurt insoumis en 1898.

En somme, le jihad n’a pas empêché l’échec des résistances théocratiques face aux troupes coloniales où les Noirs et les musulmans restent majoritaires (il s’agit ici des troupes régulières et des irrégulières). C’est aussi par milliers que les musulmans partis au Soudan, rentrèrent au bercail après l’éclatement de l’empire omarien. Paradoxalement, les Français recrutèrent massivement des Toucouleurs et des Bambaras sur place pour prendre d’assaut le pouvoir d’Ahmadou en 1892, Sikasso en mai 1898 et enfin pour capturer Samory le 6 septembre 1898 (Gatelet 1901 : 149). C’est avec ces mêmes forces que Marchand se rend célèbre dans l’expédition de Côte d’Ivoire et leur solidité est confirmée par la suite lors de la mission Congo- Nil. (Forstner, 1969, p 64). On finit par accepter au Soudan, ce qu’on refusait au Sénégal, en combattant pour la France ou en vivant sous son autorité. Une frange de la famille Omarienne est récupérée pour administrer les territoires nouvellement acquis. C’est le cas d’Aguibou TALL (1843 – 1907) qui hérite d’un grand commandement territorial, celui du Macina avec le titre de Fama. La protection de Dinguiraye, devenu un lieu de pèlerinage depuis la mort de son père, pourrait expliquer cette option. (Marty 1917 :161-167).

Son frère Nassirou se rallia aussi aux Français après la chute de Ségou, prit part en 1898 à la mission Voulet – Chanoine et fut blessé au poignet (Garcia 1997 :247 – 275).

Les successeurs des royaumes théocratiques contrairement aux pères, évitèrent la confrontation avec les troupes coloniales à l’exemple d’Ahmadou, lequel finit par se réfugier à Sokoto où il mourut en 1899. Saér Maty, fils de Maba, s’exila en Gambie pourtant administrée aussi par des « Infidèles » d’autre nationalité (les Anglais). Il y resta jusqu’à sa mort en 1897. Dans le même temps, son oncle, Mamou Ndari se mit au service des Français comme chef de province du Rip.

L’émigration constitua également, une solution difficile, accessible seulement à un petit nombre ayant les moyens comme les notables, commerçants, de rompre leurs attaches et d’organiser un tel déplacement ou comme les lettrés et pèlerins qui sont portés par une puissante motivation religieuse. L’Afrique étant partagée entre les puissances européennes, l’émigration ne pouvait que s’effectuer hors du continent pour être en conformité avec la « Charia », ce qu’au demeurant, des ressortissants du Fouta Toro réussirent à réaliser en allant s’installer à Médine (Moyen Orient) avec comme chef spirituel Alfa Hashim ben Amadou (Brenner 1984 : 45).

La guerre sainte, au lieu d’entraîner une propagation rapide de l’Islam, provoqua au contraire la dés- islamisation dans l’empire omarien ou le Soudan conquis par la France, avec le retour des bambara de Ségou et du Kaarta à leur ancienne religion (Robinson 1988 : 130 – 162).Ce gap sera comblé par les marabouts de la seconde génération comme El hadji MalickSy, Cheikh Ahmadou Bambou qui, par une politique d’accommodation, réussirent à étendre l’Islam même dans des zones longtemps réfractaires comme la Basse Casamance, les terroirs sérère…

 

CONCLUSION : Si le « Jihad » opposa au XIXe siècle, le pouvoir maraboutique au pouvoir colonial,, il mit aussi face à face deux confréries religieuses la Khadiriya et la Tidjaniya dont les maîtres sont supposés connaître le sens, le contenu et le contexte dans lequel, on devrait l’utiliser. L’historien, dans ce débat retient plutôt que l’Islam constitue une arme à double tranchant que les marabouts, de même que le pouvoir colonial ont utilisée de part et d’autre, pour des intérêts bien déterminés. Le pouvoir colonial en a tiré le meilleur parti, en créant une armée coloniale, multiraciale, mais aussi composée de réguliers et de civils (volontaires) d’ethnies et de religions différentes. Il s’est également entouré depuis le début de la conquête de la collaboration de marabouts sénégalais dans l’administration, ce qui est peu étudié dans l’historiographie. Il est apparu sur le terrain, très difficile pour les théocrates de réaliser leur dessein en combattant à la fois, les régimes aristocratiques, les démocraties rurales et le pouvoir colonial. D’ailleurs, les plus illustres combattants de la foi, en l’occurrence El Hadji Omar Tall et Maba Diakhou Bâ, ont péri, non pas de l’action de l’armée coloniale mais d’oppositions locales. La deuxième formule canonique ; l’hégire était aussi difficilement applicable vu l’occupation de l’Afrique par les puissances européennes (des infidèles) mais aussi vu l’immensité du continent, la lenteur des moyens de déplacement et les conditions d’insécurité qui y régnaient .Rester et « coopérer » constituent l’unique voie offerte aux marabouts de la deuxième génération comme, El Hadji Malick SY, Cheikh Ahmadou Bamba …pour développer leur prosélytisme. La Première Guerre mondiale sera l’occasion, pour le pouvoir colonial, de rompre la glace, et de prendre langue avec le pouvoir maraboutique non officiel afin de réaliser un consensus national.

Cette dynamique consensuelle avec le pouvoir colonial se renforça avec la troisième génération de marabouts sous Moustapha Mbacké, Ababacar SY- représenté par Seydou Nourou TALL, Ibrahima Niass – comme une collaboration « réfléchie », s’identifiant à bien des égards à la position de collaboration jadis adoptée par les lettrés de Saint-Louis et leurs maîtres de la confrérie Khadrya de la Mauritanie.

Cependant, tous contribuèrent à faire du Sénégal une colonie à majorité musulmane. Ainsi, en mettant en échec la politique d’assimilation, les chefs des confréries inscrivaient les Sénégalais dans une dynamique de rupture ou d’indépendance à long terme avec le colonisateur. De ce fait, en optant pour le dialogue islamo-chrétien et en conservant aussi leur autonomie par rapport au mouvement islamique international ou moyen oriental, les confréries contribuèrent au renforcement de la cohésion nationale et formèrent un écran contre les « dérives » islamiques (violences entre musulmans) et l’intolérance religieuse (entre musulmans et chrétiens) qui secouent aujourd’hui bon nombre de pays africains dont le Nigeria, le Tchad, le Cameroun, le Niger, la République Centre-africaine, la Somalie …

 

                                                    

                                                       Bibliographie

 

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[1] A.R.S : Dossier Bou El Mogdad (Mouhamadou SECK), 1 C 10273.

4 Ces marabouts du Trazza et du Brakna sont mieux informés sur la situation coloniale au Sud du Sahara, contrairement aux érudits des tribus du centre indépendants et qui ont choisi l’attitude de la résistance et de la guerre sainte.$

5 A.N.S. 1 C 10273: Dossier de Bou El Mogdad.

[2] A.N.S., 13 G 371, correspondance de Dodds, 9 mars 1882.

 

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